Vous êtes ici : Accueil LE CULTUREL ! Assia Djebar. Le cinéma à hauteur d’esprit. L’intime, la femme et le subjectif

Assia Djebar. Le cinéma à hauteur d’esprit. L’intime, la femme et le subjectif

Assia Djebar. Le cinéma à hauteur d’esprit. L’intime, la femme et le subjectif du mercredi 30 septembre au vendredi 30 octobre En ligne

par MALIKA LAÏCHOUR ROMANE, réalisatrice, productrice "Rive Blanche Films, Algérie"

Le 7ème art Retour à la liste

Le «cinéma algérien» d’aujourd’hui ne manque pas de ressources mais plutôt de public qui ne se retrouve pas dans ses films peut-être par manque de l’intime, cette demeure imaginaire de la pensée et de l’expression d’un metteur en scène qui désire nous montrer, nous dire quelque chose en se révélant. L’absence du subjectif et de l’intime dans les films algériens convoque d’emblée une autre absence : celle de la femme. Ce sont pourtant bien ces vecteurs qui apportent de l’émotion au cinéma et font battre son cœur. Ce trio de l’absence dans le cinéma algérien en fait souvent un art sans tempérament, sans cœur et sans désir.

Par le passé, le cinéma algérien, démonstratif, enclin à la moralisation, irrigué par un ADN révolutionnaire, voulait s’adresser à tous et toutes, dans une sorte de portée nationale avec des films populistes, orientés, dictant une culture pelliculée, fruit d’un consensus politique, administrée par des politiques et qui allait façonner «ce peuple acculturé».

Un cinéma tutélaire qui a néanmoins ensemencé le cinéma algérien de quelques beaux fruits, indéniablement. Mais la méfiance a toujours été grande face aux réalisateurs chahuteurs, soupçonnés de tous les péchés et nuisances, de tous les complots et alliances obscures. La politique d’abord et la culture ensuite donc.

La Femme : La fabrique des mères

Du cinéma des années 60’ naîtra une première image féminine, celle de la mère se confondant avec la mère patrie. Globalement, ce sont des hommages aux mères qui ont porté les fils combattants et beaucoup plus rarement à la combattante.

On les compterait plus souvent qu’à leur tour ces «Yemma» (mère), «Wlidi» (mon fils) dans le cinéma algérien, deux notes qui flottent à bout de souffle, sans étreinte ni baisers, jouant dans le regard des deux protagonistes, signes d’un amour sans réserve et sans mesure.

Avec cette mère encombrante et encombrée, souvent muette comme si sa seule existence, son statut suffisaient, la sacralisation de la mère au cinéma va perdurer et perdure encore aujourd’hui.

La femme a un territoire limité qui voudrait se confondre avec sa sécurité, sa survie, le tout sous bonne garde masculine. L’ailleurs est souvent synonyme de perte, de déperdition, de débauche et de reniement. C’est la boîte de Pandore, la salle des pas perdus, l’oripeau qu’on agite pour maintenir à très bonne distance les femmes.

Et il y a l’épouse, la femme légitime, pétrie de sacrifices et d’abnégation, sans sexualité, une sorte de «brouillon» de mère. Ces deux femmes, mère et épouse, sont symboliquement les figures résiduelles que la guerre a souvent laissées derrière elle en même temps que la figure des orphelins.

Mais point de moudjahida que l’indépendance semble avoir totalement absorbée malgré des parcours exceptionnels. C’est Yousef Chahine, l’Egyptien, qui rendra hommage dans Djamila (1958) aux combattantes de l’ALN.

Un film à oublier pour ne retenir que la révérence du réalisateur. Suivra en 1959, l’hommage chanté de la diva libanaise Fayrouz avec Lettre à Djamila Bouhired. Pourtant, il faut rappeler que dans le maquis sortent : Les infirmières de l’ALN, court métrage de l’école de cinéma de l’ALN, 1957, et Yasmina de Djamel
Chanderli et Mohamed Lakhdar Hamina en 1961.

L’image de la femme à l’écran : Projection masculine

On a très tôt verrouillé l’accès des femmes à la réalisation. Germaine Dulac, Lotte Reiniger, Lois Weber, Alice Guy ou Mary Pickford ont poussé des coudes dès le tout début du XXe siècle pour fabriquer leurs films. Mais ce sont les hommes qui ont forgé le cinéma.

Il en résulte que l’image des femmes n’a souvent été qu’une représentation masculine de par le monde.Comment appréhender un rôle féminin, intégrer ce corps étranger sinon par le fantasme, fondé par le désir, la sexualité, le charnel pour les réalisateurs algériens ?

MerzakAllouache s’y essaie avec tact dans Omar Gatlato, 1977 : pas de corps, juste une voix de femme sur une cassette et un magnéto que le personnage masculin colle à son cœur, éperdument amoureux mais dans une peur qui le dépasse.

Objet de toutes les prédations à l’extérieur (mais aussi à l’intérieur), la femme, dans la vie comme au cinéma, connaîtra l’enfermement et la marginalisation.

Les deux sexes étant séparés et la sexualité de l’ordre du caché et du privé, les réalisateurs algériens l’esquivent car ils ne peuvent aborder frontalement la femme comme objet sexuel. Aussi demeure-t-elle encore une image schématique, fantomatique et faible.

Il y a une analogie toute relative à faire avec ces «salles familiales» qui fleurissent aux frontons des gargotes ou restaurants populaires. Un territoire «pur» bastion de l’honorabilité où, loin de proposer la tranquillité aux familles, on exclut l’individu. Il y a de cet esprit «salle familiale» dans le cinéma algérien et plus particulièrement dans la représentation féminine.

Dans les années postindépendance, les projets socio-économiques pour construire le pays vont faire émerger la femme travailleuse qui participe à l’essor du pays mais toujours sous tutelle masculine.

C’est le modèle, le stéréotype de la femme que le cinéma algérien nationalisé lui aussi va construire à travers une politique culturelle très orientée : une femme sans failles, sans ombres ni destin personnel, une femme qu’en apparence le travail délivre et émancipe.

Même battante et ouvertement plus moderne, ce n’est jamais pour elle que l’on peut comptabiliser cette évolution : ce sera pour les enfants, la famille, la collectivité. Cette première visibilité active révèlera néanmoins d’immenses comédiennes.

D’autres deviennent les petites mains du cinéma : scriptes, monteuses, maquilleuses, coiffeuses, costumières ou critiques de cinéma avec des talents hors du commun pour l’époque (Mouny Berrah, Mimi Maziz, Mina Chouikh,WassilaTamzali,..).

L’Intime posture

Le cinéma de l’intime est complexe car il touche au privé, à l’expérience vécue, aux liens d’un individu à un autre, à d’autres. Et ce premier autre est bien la femme pour l’homme et inversement. Ce premier rapport est presqu’invisible dans nos films simplement par ce qu’il porte en lui la puissance de l’amour et son corolaire immédiat, la puissance sexuelle.

L’intime prospecte au plus profond de soi, donc au dévoilement. Or, le voilé/dévoilé est un ressort fondamental de la société algérienne versée dans la réserve extrême et que le fond religieux a plus qu’exacerbé depuis quelques années.


Chacun se sent l’ordonnateur du licite et du non licite. Les films algériens n’échappent pas à ce diktat qui produit des films licites à une société dont on peut croire qu’elle le réclame, en particulier pour une consommation en famille.

«Je ne suis pas un réalisateur familial», a rétorqué Lyes Salem dans une interview à propos de la posture du réalisateur algérien et de la (vaine) polémique suscitée par son film El Wahrani. Et il a bien raison !

Le cinéma ne devrait pas flatter la société, le groupe, la tribu contre l’individu et en particulier contre la femme algérienne, le cinéma n’est pas une affaire de famille ni le panthéon de la moralité. La subjectivité est l’essence même de l’art, le regard intime est cette magnificence du don de soi qu’expérimente le signataire d’une œuvre.

Pourtant, un film est a priori une fiction à travers laquelle le réalisateur doit prendre toutes les libertés sans avoir à en rendre des comptes.

Mais ce n’est pas le cas et il n’est pas besoin d’évoquer une quelconque censure officielle, à supposer qu’elle existe, pour expliquer la difficulté et la peur d’être du réalisateur, à l’écrit comme à la mise en scène. L’autocensure est à chercher du côté de l’intime et de la posture subjective du réalisateur.

L’intime est bien le révélateur de nos parts de mal et de bien, d’ombre et de lumière. Le spectateur peut alors «vivre» une identification qui le touche et le pousse à l’introspection quand les autres processus le tiennent à bonne distance du réel.

Il faut absolument faire des films à hauteur de sa pensée intime, à la profondeur de son esprit, libre, poussé par une vision personnelle  car un film sans investissement personnel reste schématique, mutilé et désincarné. Il faut un regard, un auteur. Comme pour la musique, il faut écrire la partition. Une Nouba dans le cas d’Assia Djebar.

Assia Djebar, la dame qui filme

Comme une météorite, Assia Djebar, la pionnière du cinéma algérien, va éclairer celui-ci d’une manière de faire inconnue jusque-là et d’une modernité à couper le souffle. Elle vient de la littérature et elle y retournera, alors elle prend tout son temps, froidement, pour les deux temps qui la tourmentent : le temps historique et le temps filmique.

Cette double posture profondément subjective et intimiste enfantera La Nouba des femmes du Mont Chenoua, (1976), produit par la Télévision algérienne et avec un allié audacieux que le cinéma séduit : Ahmed Bedjaoui. Assia Djebar débordera toutes les normes et les frontières.

C’est la première femme à libérer son regard, sa pensée et sa réflexion sur d’autres femmes, qui, elles, sont enfermées. Deux films (suivra La Zerda ou Les Chants de l’Oubli, 1982) aux sujets féminins complexes doublés par une complexité de faire.

Un traitement et une approche des plus singulières qui resteront sans suite et qui ne feront pas de petites au cinéma… Pour la première fois, le cinéma algérien se dote d’une représentation féminine des femmes et des hommes, de la guerre et de la mémoire.

Ce film n’est pas le miroir des femmes ni celui de leur transformation (la protagoniste, alter ego de la réalisatrice est architecte mais ce n’est pas le ressort du film), il est l’instrument de l’émancipation de la femme au cinéma en vertu de sa formidable capacité à instaurer un espace de questionnement des plus élevés : libérer les mots des femmes et la transmission orale de la mémoire, de l’histoire par les femmes.

Et le tournage ne se fera pas sans mal : «Les femmes refusent d’être filmées car elles ne s’appartiennent pas…» Son degré de liberté se mesure avec l’espace qu’elle occupe» (in En attendant Omar Gatlato, Wassila Tamzali, ENAP, 1979)

Alors comment filmer l’enfermement des femmes dans ces espaces immenses, dégagés où la mer invite à la liberté ?

Assia Djebar se révèle polyphonique : poésie, mémoire, histoire, dialectes, cinéma, littérature…formidable feuilleté où chaque espace est questionné. Sans académisme, sans expérience mais avec des références évidentes (Pasolini, néo-réalisme italien, Bergman et la caméra libérée de la Nouvelle Vague) elle aborde le cinéma comme une possibilité de dire et de faire les choses autrement et compose sa Nouba.

Et qu’importe si la Nouba s’avère imparfaite. Presque privé de dialogues, de voix off, de la main qui vous entraîne vers le film, le spectateur est obligé à la réflexion pour accéder au propos. Momentanément désemparé, il entre peu à peu dans l’intimité du sujet, du propos puis dans le film en entier, porté par le peuple des femmes.

Ce qui est inconnu effarouche. Assia Djebar effarouche, toute entière dans sa subjectivité, l’intimité de son regard. Elle en est l’auteure. A rappeler ici qu’auteur signifie «être la cause et responsable  de quelque chose». Tout le film dès lors lui appartient.

La réalisatrice a évoqué l’ostracisme de la Télévision algérienne vis-à-vis d’une femme cinéaste et d’un cinéma d’auteur, négligé pour lui préférer un cinéma «spectacle pour le marché international» et un cinéma «populiste et démagogique» : «Et pourquoi suis-je encore aiguillonnée par un désir de cinéma, moi qui, toutes ces précédentes années me confrontais à la production algérienne d’Etat, elle qui aidait aisément des films de cinéastes du tiers-monde (égyptiens, libanais, sénégalais, ou même occidentaux) mais sur place me marginalisait parce que femme, persistant en outre à pratiquer un cinéma de recherche, et non de consommation…?»

«J’ai écarté les hommes de mon film car c’est la réalité, j’ai séparé intentionnellement les sexes à l’image car c’est la réalité : j’ai voulu montrer le problème n° 1 de la femme algérienne : le droit à l’espace !» (En attendant Omar Gatlato, WassilaTamzali, ENAP, 1979).

Le deuxième et dernier opus d’Assia Djebar est La Zerda ou les chants de l’oubli (1982) avec Malek Alloula : 30 ans d’histoire du Maghreb partagé. Deux regards qui se partagent le champ visuel et sonore : le regard colonialiste «On a filmé un peuple comme figurants», et celui de la cinéaste, dans une approche intimiste douloureuse, qui exalte des femmes fières de leur tradition, des corps mémoires, «Les corps féminins, la femme, c’est ma matière» une Zerda qui «célèbre le deuil» car la longue nuit coloniale va tomber.

Dans l’iconographie coloniale tout ou presque de la puissance antique des cités millénaires, de leur histoire et de leur rayonnement sont gommés pour ne laisser voir qu’un folklore fantasmatique, des ghettos indigènes, signe de domination.

C’est la règle d’or des Empires. Assia Djebar réussit à se réapproprier cette brocante coloniale en lui donnant une autre lecture, en la débarrassant des guenilles folkloriques du regard colonisateur pour une dignité retrouvée.

Ce n’étaient que des images montées de toutes pièces. Elle les démonte, les remonte, les sonorise, les rythme et en fait son film. Historiographie poétique, cinéma militant qui produit du sens, de la pensée.

La deuxième tentative de détournement d’images viendra magistralement avec Azzedine
Meddour pour son Combien je vous aime (1985) qui créa une vive polémique au bord d’un incident diplomatique.

Assia Djebar est retournée à la littérature, avec une quiétude et une liberté garantes de son propos, de son regard, car en elle, on avait peut-être tué l’essentiel, ce qui fait naître un grand metteur en scène, celui qui y laisse des plumes pour prendre son envol : le désir de cinéma.

 

Retrouvez toute notre programmation de la rubrique "Le 7ème art" 

 

 CYCLE "CHARDONNERET" -  ÉPISODE 2

FILM "DES CHARDONNERETS ET DES HOMMES"

https://www.if-algerie.com/alger/agenda-culturel/des-chardonnerets-et-des-hommes

 

 CYCLE "CHARDONNERET" - ÉPISODE 1

"SUR LA PISTE DU CHARDONNERET" - PUBLICATION SUIVIE DU DOCUMENTAIRE SONORE "L'élégance du chardonneret" de Seham BOUTATA sur France Culture.

https://www.if-algerie.com/alger/agenda-culturel/seham

 

 

 

 

Inscrivez-vous à la newsletter

INFORMATION MEDIATHEQUE

« Livres non rendus pendant la période : avril-juillet 2020 »
Merci à toutes les personnes qui ont emprunté des livres avant le confinement de bien vouloir les rendre dans les plus brefs délais. Pour la sécurité de tous, une boite de retour est mise à la disposition du public juste à l’entrée de l’Institut français.

 

************

Résultats du CONCOURS D’ÉCRITURE

"A QUOI RESSEMBLERA LE MONDE DE DEMAIN ?"

MARDI 29 SEPTEMBRE 2020

 sur notre site www.if-algerie.com/alger

************

 

 Information TCF 

"Attention ! à partir de janvier 2019, la pièce d'identité à présenter le jour du test TCF doit obligatoirement être  biométrique"

Cours de français, tests et examens:
Une adresse de messagerie a été créée pour toute demande d'information concernant les cours de français :
infos.dlf-alger@if-algerie.com

************

« Septembre 2020 »
Septembre
DiLuMaMeJeVeSa
12345
6789101112
13141516171819
20212223242526
27282930
Les rendez-vous à venir
Voir tous les événements entre le :
/ /  
et le :
/ /